30 décembre 1931, Genève, discours de GANDHI

"Comment les travailleurs pourront-ils obtenir leur justice sans
violence ? Si les capitalistes emploient la force pour supprimer leur
mouvement, pourquoi ne s'efforceraient-ils pas de détruire leurs
oppresseurs ?
Réponse: Cela, c'est la vieille loi, la loi de la jungle : oeil pour
oeil, dent pour dent. Comme je vous l'ai déjà expliqué, tout mon effort
tend précisément à nous débarrasser de cette loi de la jungle qui ne
convient pas aux hommes.

Vous ne savez peut-être pas que je suis conseiller d'un syndicat
ouvrier d'une ville appelée Ahmedabad, syndicat qui a obtenu des
témoignages favorables d'experts en ces matières. Nous nous sommes
efforcés de toujours employer la méthode de la non-violence pour régler
les conflits qui ont pu s'élever entre le capital et le travail, au
cours de ces quinze dernières années. Ce que je vais vous dire est donc
basé sur une expérience qui est dans la ligne même du sujet auquel se
rapporte cette question.

À mon humble avis, le mouvement ouvrier peut toujours être victorieux
s'il est parfaitement uni et décidé à tous les sacrifices, quelle que
soit la force des oppresseurs. Mais ceux qui guident le mouvement
ouvrier ne se rendent pas compte de la valeur du moyen qui est à leur
disposition et que le capitalisme ne possédera jamais. Si les
travailleurs arrivent à faire la démonstration facile à comprendre que
le capital est absolument impuissant sans leur collaboration, ils ont
déjà gagné la partie. Mais nous sommes tellement sous l'hypnotisme du
capitalisme, que nous finissons par croire qu'il représente toutes
choses en ce monde.

Les travailleurs disposent d'un capital que le capitalisme lui-même
n'aura jamais. Déjà à son époque, Ruskin a déclaré que le mouvement
ouvrier a des chances inouïes; il a malheureusement parlé par-dessus
nos têtes. À l'heure actuelle, un Anglais qui est à la fois un
économiste et un capitaliste, est arrivé par son expérience économique
aux conclusions formulées intuitivement par Ruskin. Il a apporté au
travail un message vital. Il est faux, dit-il, de croire qu'un morceau
de métal constitue du capital; il est également faux de croire que même
telle quantité de produits représente un capital. Si nous allons à la
vraie source, nous verrons que c'est le travail qui est le seul
capital, un capital vivant qui ne peut être réduit à des termes de
métal.

C'est sur cette loi que nous avons travaillé dans notre syndicat. C'est
en nous basant sur elle que nous avons lutté contre le gouvernement et
libéré 1.070.000 personnes d'une tyrannie séculaire. Je ne puis entrer
dans les détails et vous expliquer en quoi consistait cette tyrannie,
mais ceux qui veulent étudier le problème à fond pourront facilement le
faire.

Je veux cependant vous dire simplement comment nous avons obtenu la
victoire. Il existe en anglais, comme d'ailleurs en français et dans
toutes les langues, un mot très important, quoique très bref. En
anglais il n'a que deux lettres, c'est le mot "no", en français "non".
Le secret de toute l'affaire est simplement le suivant : lorsque le
capital demande au travail de dire oui, le travail, comme un seul
homme, répond non.

A la minute même où les travailleurs comprennent que le choix leur est
offert de dire oui quand ils pensent oui, et non quand ils pensent non,
le travail devient le maître et le capital l'esclave. Et il n'importe
absolument pas que le capital ait à sa disposition des fusils, des
mitrailleuses et,des gaz empoisonnés, car il restera parfaitement
impuissant si le travailleur affirme sa dignité d'homme en restant
absolument fidèle à son non. Le travail n'a pas besoin de se venger, il
n'a qu'à rester ferme et à présenter la poitrine aux balles et aux gaz
empoissonnés, s'il reste fidèle à son "non", celui-ci finira par
triompher.

Mais je vais vous dire pourquoi le mouvement ouvrier, si souvent
capitule. Au lieu de stériliser le capital, comme je l'ai suggéré en
tant qu'ouvrier moi-même, il cherche à prendre possession du capital
pour devenir capitaliste à son tour. Par conséquent, le capitalisme,
soigneusement retranché dans ses positions et bien organisé, n'a pas
besoin de s'inquiéter: il trouve dans le mouvement ouvrier les éléments
qui soutiendront sa cause et seront prêts à le remplacer.

Si nous n'étions fascinés par le capital, chaque homme et chaque femme
comprendrait cette vérité essentielle. Ayant moi-même participé à
l'organisation ou organisé des expériences de ce genre dans toutes
sortes de cas, et pendant longtemps, je puis dire que j'ai le droit de
parler de cette question, et que je possède quelque autorité en la
matière. Il ne s'agit pas là de quelque chose de surhumain, mais au
contraire de quelque chose qui est possible à chaque travailleur, homme
ou femme. En effet, ce qu'on demande à l'ouvrier ne diffère pas de ce
qu'accomplit en certain sens le soldat qui est chargé de détruire
l'ennemi, mais porte sa propre destruction dans sa poche.

Je désire que le mouvement ouvrier imite le courage du soldat mais sans
copier cette forme brutale de sa tâche qui consiste à apporter la mort
et les souffrances à son adversaire, je me permets de vous affirmer
d'ailleurs que celui qui est prêt à donner sa vie sans hésitation et en
même temps ne prend aucune espèce d'arme pour faire du mal à son
adversaire, montre un courage d'une valeur infiniment supérieure à
l'autre."

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Commentaire de Mortier Jacques le 17 février 2010 à 16:56
J'ai relu il y a peu "Tous les hommes sont frères" de Gandhi (éditions folio essais). Bon courage.
Commentaire de MARISKAIA le 16 février 2010 à 21:07
Je commence à entrevoir au fil de ces échanges où je voulais en venir! ... La clé dont je parlais (plus bas) est notre capacité à accepter de perdre, de perdre beaucoup (c'est le sens que je donne à "sacrifices" ). Pour les indiens, c'est vrai que c'était accepter de perdre pour la liberté... et en plus ils ont gagné!
Je comprends que notre action soit différente aujourd'hui mais je lis dans ce discours de Gandhi, une force qui passe le temps; je la ressens.
Alors, pour reprendre les mots de Gérard, par nos actions, fissurons le "système"et apprenons aussi à perdre; c'est ESSENTIEL.
P.S. Je sens que je vais relire Gandhi
Commentaire de Mortier Jacques le 16 février 2010 à 16:14
Echanges intéressants. Je ne crois pas à l'ennemi, je ne crois pas trop au mot sacrifice. Par contre, je crois à l'engagement passionné (est-ce identique au sacrifice?) pour faire triompher le partage et la fraternité entre les hommes. Je crois qu'on juge une civilisation au sort réservé aux plus démunis, aux plus faibles. Le travail sur soi est important, mais, à mes yeux, il ne peut être dissocié de trait d'union avec les autres, sous peine de stérilité collective. N'est-ce pas l'état du monde actuel ?
Commentaire de MARISKAIA le 16 février 2010 à 15:46
Merci Gérard. Il faut que je réfléchisse encore ! "Dans l'insurrection de nos consciences il n'y a pas d'opposition", "l'ennemi n'est qu'en nous".
Travailler sur soi peut je crois, se conjuguer avec une opposition, c'est-à-dire le refus de pratiques qui vont dans le sens inverse de l'évolution de notre conscience.
A bientôt.
Commentaire de Gerard Deremetz le 16 février 2010 à 12:14
Bonjour Jaques et Marsikaia

Gandhi et une partie du peuple indien n'ont ils pas réussi un temps parce que la non violence était considérée comme une arme contre un envahisseur ?
La notion de sacrifice n'est elle pas visible lorsque l'on est envahi ou sous dictature ouverte et fait que le sacrifice prend un autre sens en s'appelant liberté ?

La non violence telle que Pierre nous l'enseigne aujourd'hui n'est pas une arme, elle est un réveil des consciences ! Notre action est différente
Toutes les populations pauvres 'sont sacrifiées' sur l'autel de l'argent et du commerce. Que leur reste t' il à sacrifier devant un ennemi invisible ?
Qui ne s'appelle que 'système' ou 'actionnaire'!
il n'y a de visible que les dégâts qu'ils causent sans responsable, avec bien sûr quelques pantins qui jouent à la chaise musicale régulièrement pour tromper les gens sacrifiés.

Le partage en conscience, la décroissance volontaire pour les plus nantis ne sont pas des sacrifices et viennent pourtant fissurer le système.

S'ils emploient les armes dans un sursaut, ils deviendront visibles et le sacrifice aussi.
Je crois que l'opposition amène le sacrifice. Dans l'insurrection de nos consciences il n'y a pas d'opposition et pas de sacrifice, l'ennemi n'est qu'en nous.
C'est la porte de l'équilibre.
Commentaire de MARISKAIA le 15 février 2010 à 22:48
"À mon humble avis, le mouvement ouvrier peut toujours être victorieux
s'il est parfaitement uni et décidé à tous les sacrifices"

Suite à ton commentaire Jacques je reviens sur cette phrase qui me pose problème. L'unité ça je comprends très bien mais les "sacrifices" est bien un mot que nous n'employons plus du tout, qui est même péjoratif et pourtant je crois qu'il y a là une des clés de la réussite de certains projets de Gandhi.
Si l'un d'entre vous pouvait m'éclairer là-dessus j'en serai bien contente !
En ce moment, je lis cette phrase comme ça:
"À mon humble avis, le mouvement ouvrier peut toujours être victorieux
s'il est parfaitement uni et décidé à tous les partages".
Commentaire de Mortier Jacques le 15 février 2010 à 10:07
Plein d'enseignements pour nous tous, en ce début du 21ème siècle. Etre unis, affirmer, dans la non violence, oui pour l'essentiel et non pour le nocif. Le pouvoir suprême appartiendra à l'opinion publique réunie et mobilisée ensemble sur l'essentiel. D'une telle opinion publique, émergeront des formes de gouvernance alliant les talents différenciés des individus ainsi que la puissance des intelligences collectives. Cela existe déjà partout dans le monde, à titre d'échantillons de personnes et d'entités diverses (entreprises, associations,...). Ces mutants, individus ou entités, sont parmi nous, sont nous, sont vous, sont toi, sont moi, sont nous tous pour une petite ou grande part de nous-même. Osons ensemble pour désagréger les forces maléfiques qui sont aux commandes : les pouvoirs financiers sans vergogne, les diverses mafias, les complicités assassines, les paradis fiscaux, les corruptions généralisées, les egos démentiels,... Parions sur l'Humain et sur le meilleur qui est en chacun et en tous, quels que soient nos itinéraires actuels dans un monde véritablement infernal pour beaucoup. A +. Jacques.

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