Patrick et Marie, "petits colibris" adeptes d'une vie sobre

Saint-Laurent-Médoc (Gironde), envoyé spécial. Bonnet de laine enfoncé sur ses boucles blondes, chandail jusqu'aux genoux et bottines aux pieds, Noé, 2 ans, tend la main avec confiance. Le coq a chanté le jour neuf et le soleil va bientôt percer le ciel pommelé. Noé marche déjà comme un grand mais il aime être accompagné par son père, Patrick, ou sa mère, Marie (ils ne souhaitent pas que leur nom de famille soit communiqué), pour la première tâche de la journée : nourrir le petit poulailler.

Dans un coin du jardin, une vieille baignoire, achetée sur Le bon coin, récupère les eaux de pluie du lotissement, drainées par des tuyaux. Une pompe, actionnée par l'énergie d'un panneau solaire, en remplit deux citernes qui suffisent à arroser les plantations. Etre autonome en toutes choses, pour l'eau comme pour le reste : c'est le principe.
Le potager fait la fierté de Patrick et Marie, après Noé bien sûr, leur "plus belle graine". Patrick a creusé des tranchées, remonté l'humus en buttes qui, en donnant davantage d'espace aux racines, permettent de planter un peu plus serré. Jour après jour, il enrichit le terreau en tamisant, à la main, du broyat d'épicéa ou de sarment de vigne. Tout autour, il a posé des planches de bois, où il peut s'asseoir pour aérer la terre, faire les semis et ramasser les légumes sans se casser les reins. Ménager la nature, épargner les hommes.


CAPUCINES ET COQUELICOTS
Marie a ajouté sa touche. Des fleurs d'abord : des soucis qui tiennent les lombrics à distance, des capucines dont les fleurs se mangent en salade, des coquelicots dont les tisanes apaisent le sommeil. Et puis des herbes médicinales, dont elle apprend patiemment les vertus : la mauve, souveraine contre les maux de gorge, ou le thym, qui calme les débuts d'angine. "Ici, nous avons trouvé notre place", disent Patrick et Marie.
Ici, à Saint-Laurent-Médoc, un gros village d'un peu plus de 4 000 habitants près de Bordeaux. Un terroir de vignobles où les châteaux des grands crus classés perpétuent une forme de féodalisme, pas toujours très accueillant pour les néoruraux. Marie et Patrick s'y sont installés voici deux ans, dans un pavillon aménagé au sein d'anciennes écuries.
Leur amour de la terre a rendu leur intégration plus facile. Le couple, 31 ans chacun – lui, vif-argent, visage acéré sous des mèches ailes-de-corbeau, elle, épanouie comme une peinture flamande, les cheveux noués dans un turban –, y a trouvé le point d'ancrage dont l'un et l'autre, écorchés par une vie itinérante, avaient besoin.

"OVERDOSE"
De son enfance dans la campagne vendéenne, elle garde le souvenir de "l'émerveillement de la nature" et d'un début de scolarité heureuse, dans une école alternative. Après avoir vécu à Munich, puis à Paris, où elle enchaîne très jeune les petits boulots, elle est embauchée, grâce à son anglais et son allemand courants, par une grosse société d'informatique. "Je passais mes journées à réparer des ordinateurs. J'en ai fait une overdose. Je ne voyais pas les saisons passer, je ne voyais pas ma vie passer."
Son parcours à lui n'est pas moins nomade. Jeunesse en Allemagne, scolarité interrompue avant le bac, déménagement à Bordeaux, emplois saisonniers dans des chais, doutes existentiels. Il passe alors un BTS d'agriculture, vit deux ans au Bénin, en revient avec la conviction que "c'est ici qu'on peut faire évoluer les choses". Aujourd'hui, il est guide touristique à plein-temps dans une propriété viticole. "Nous sommes des petits colibris, disent Patrick et Marie. A notre échelle, même si notre démarche est insignifiante au regard du monde, nous faisons notre part."
L'image est empruntée à une légende amérindienne sur un incendie de forêt. Les animaux, terrifiés, observent le désastre, impuissants. Seul le minuscule colibri s'active, allant chercher un peu d'eau dans son bec pour la verser sur les flammes. "Tu n'es pas fou ? Ce n'est pas avec ces gouttes que tu vas éteindre le feu", se moque le tatou. "Je le sais, mais je fais ma part", répond l'oiseau. L'exemple a inspiré le mouvement des Colibris, qui fédère, en France, de multiples initiatives citoyennes.


TABLE DE BOIS BRUT
Les deux jeunes parents sont liés à ce collectif, même s'ils se sentent "un peu seuls" dans le mode de vie qu'ils ont choisi. "Nous ne voulons pas revenir à la chandelle, mais nous souhaitons, comme beaucoup, nous reconnecter à la nature, restreindre nos besoins, limiter notre impact sur l'environnement et participer ainsi à l'émergence d'une société du bon sens, économiquement viable, écologiquement durable et socialement équitable, dit Patrick. Etre responsables, tout simplement. Dans la modernité, d'apparence salvatrice, notre génération et celle de nos parents ont oublié l'essentiel."
Quand Patrick n'est pas au travail, au jardin ou dans un stage de formation à la permaculture (une méthode de culture se faisant fort de préserver la diversité, la stabilité et la résilience des écosystèmes) et quand Marie ne s'initie pas à l'apiculture au rucher-école, la journée s'organise autour du poêle à bois, la seule acquisition du ménage. Les canapés, la table de bois brut, les étagères sont des dons, ou ont été trouvés dans des vide-greniers. "Quand on connaît le coût énergétique de chaque produit, on évite d'acheter du neuf et d'accumuler." Pas de télévision, ce "trou noir qui absorbe les énergies", pas de chaîne hi-fi, juste un ordinateur. "Une vie simple, sans superflu, mais où rien d'important ne manque."

Une décoction de pétales de souci et de feuilles d'ortie, à la douce amertume, infuse sur le poêle. Elle remplace le café. Tout compte, tout est compté. "De mai à novembre, nous sommes autosuffisants avec les légumes du jardin." Le reste de l'année, le foyer se fournit dans les boutiques bio, toujours en vrac, pour réduire les déchets d'emballages. Marie achète, par sacs de 20 ou 30 kg, la farine d'un paysan boulanger dont elle fait, deux fois par semaine, des miches de pain qu'elle cuit dans son four.


"CHANGER DE PARADIGME"
Question de budget, mais aussi de défiance à l'égard des produits vendus en grande surface. "Comment la Sécurité sociale pourrait-elle ne pas être en crise, si les gens mangent mal ?, interrogent-ils. Autour de nous, il y a toutes les plantes nécessaires pour se nourrir et se soigner. Nous n'inventons rien. Nous ne faisons que redécouvrir ce que savaient les anciens. La sobriété, c'est d'abord consommer ce qui pousse devant chez soi."
Pour eux, le changement, c'est maintenant et c'est ici. Ils étaient "plutôt de gauche", mais ils n'ont pas voté aux dernières élections. Ils n'attendent plus rien des politiques. "Tant qu'ils n'auront pas le courage de changer de paradigme, rien ne changera. Ils promettent tous de relancer la croissance, mais, dans la nature, rien ne croît de façon illimitée, et c'est la même chose pour la société capitaliste."
Ils en sont convaincus, "le système est à bout de souffle". Et, en un sens, "la crise est une aubaine", car elle engendre l'éclosion, partout, de "projets alternatifs". "L'heure n'est plus à s'indigner. Chacun se pose la question de ce qu'il peut faire, près de lui, avec ses voisins, dans son quartier. On est dans une transition. Les consciences s'éveillent peu à peu."
Bien sûr, la frugalité n'est pas la recette d'un bonheur sans nuages. Il y a des moments de blues, des déceptions, le difficile apprentissage de la terre, même si "l'effort fait partie de la sobriété heureuse".
La nuit est tombée lentement. Le poêle rougeoie de ses dernières braises. Dehors, la lune s'est levée. "Elle est belle, notre planète, dit doucement Marie. Elle mérite qu'on la protège, non ?" Le ciel est jonché d'étoiles. Demain encore, la journée sera belle.

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Commentaire de Marie Bars le 16 octobre 2013 à 13:47

https://www.facebook.com/pages/Ludikagri/344994205644901?ref=hl

Si vous voulez nous suivre sur Facebook et nous rejoindre sur notre nouvelle page Ludik'agri vous êtes les bienvenus. Marie et Patrick les petits colibris

Commentaire de Thomas ROFFINO le 11 juin 2013 à 12:51

Bonjour,

Bien des gens ont pris conscience de tout ça, je m'engage petit à petit en ce sens, je réussirais et c'est tellement bien.

Je me permets de glisser un tout nouveau site qui nous correspond http://www.lespaysanschanteurs.org/

Bon courage et surtout merci d'être ainsi

Commentaire de Alice Debussy le 9 juin 2013 à 10:05

Mais non, vous n'êtes pas seuls même si tout le monde n'est pas encore "au top" ! Vous avez beaucoup de chance de vous êtes rencontrés tous les deux. Ce sont des gens comme vous avec qui j'aimerai vivre :-)

Commentaire de Erwan Lecoeur le 3 juin 2013 à 1:12

Un exemple qui vaut bien des leçons. Au moins quelques chose devient possible et vivable...

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