Un contrepoint au chapitre LA BEAUTÉ PEUT-ELLE SAUVER LE MONDE? du "Manifeste...." de Pierre Rabhi (p 97). J'ai trouvé cet article sur le site d'Hervé Kempf, journaliste au "Monde": http://www.reporterre.net/ et cela grâce aux "jonctions" de Sylvia Kesbi.

« Il n’y a pas une place pour la beauté, toute la place est pour la beauté » René Char

A priori, il peut sembler étrange de considérer une notion aussi vague et subjective que la beauté comme un outil permettant de résister politiquement au modèle dominant. L’esthétique, qui est, dans son sens premier, « la faculté de sentir », ne porte-t-elle pas un lourd héritage politique ?
Comment dépasser l’esthétisation du politique propre au fascisme et la politisation de l’esthétique qui a sévi sous le stalinisme ?

Lorsque l’on tend, par exemple et sans dogmatisme, à refuser dans sa propre vie quotidienne les objets, les attitudes et les actes qui nous encombrent dans notre relation à nous-mêmes, aux autres, au monde et à la nature, on peut se rendre compte que ce nettoyage de l’inutile ou du superflu oriente notre être vers une subtile sensation d’harmonie qu’il est nécessaire d’approfondir. Cette sensation n’est pas sans relation avec ce qui, en fin de compte, définirait l’être humain comme « être pour la joie ». (…)

Cet esprit de décroissance doit pouvoir se déconnecter de la valeur monétaire que la société du moment attribue à tel ou tel objet, bien, service ou catégorie particulière de liens avec le réel. À la valeur d’usage et d’échange, il permet de rajouter un troisième terme que j’appellerais volontiers « valeur d’émancipation » ou « valeur de partage » accueillant le champ esthétique dans toutes ses dimensions. (…)

Retour à quelques définitions de base pour y voir plus clair

Nous sommes des êtres de relations : relations à nous-mêmes, aux autres, au monde et à la nature. Par commodité de classement, on peut considérer que les relations, aux autres et au monde, relèvent de la sphère politique, tandis que les relations à nous-mêmes et à la nature appartiennent au domaine poétique de la subjectivité créative. Mais, en réalité, ces deux domaines ne sont pas séparés. Ils interagissent l’un avec l’autre et l’un sur l’autre et il n’est pas facile d’en démêler les fils d’interactions multiples. Ainsi, par exemple, n’importe quel débat politique public est autant déterminé par la qualité esthétique du lieu où il se déroule que par le contenu et la forme des discours entendus et prononcés. À la base de tout il y a ce que j’appelle les relations à nous-mêmes : la perception, la sensation et l’émotion, dans cet ordre croissant d’importance. Le champ émotionnel de l’affect peut, par exemple, totalement parasiter notre perception et en fausser le libre déploiement. Les relations à nous-mêmes sont déterminées par des constantes et des variables. (…)

On vient de le voir, la première des pistes pour agir revient à lutter efficacement contre le processus d’anesthésie qui précède et accompagne la soumission au modèle dominant. Je n’insiste pas sur ce modèle déterminé par « le funeste credo de croître », selon l’éclairante définition d’Alain Gras. S’il n’existe pas de canon unique et univoque de la beauté, à moins de déchoir dans un des totalitarismes évoqués plus haut, on peut affirmer, par contre, l’existence d’une définition universelle de la laideur dans laquelle l’esthétique rejoint l’éthique : c’est tout ce qui nivelle, dégrade, mutile ou interdit la faculté humaine d’élévation en humanité. (…)

Cette notion « d’élévation en humanité » ne va pas de soi. Elle suppose une réflexion esthétique non séparée d’une réflexion politique. Comme la notion de décroissance, dès lors que l’esthétique devient une fin en soi et non pas outil pour grandir en humanité, c’est-à-dire en partage, elle peut contenir et entraîner les pires aberrations. La possession de beaux objets, et leur contemplation, y compris sincère, ne sert à rien si elle ne nous met pas en relation avec leur origine et avec celles et ceux qui les ont façonnés dans l’intimité de leur nécessité symbolique. Ne pas construire cette relation effective entre les vivants et les morts, à travers les œuvres qu’ils nous ont léguées, c’est nier la dimension historique et existentielle de leur apparition.

C’est nier le politique et reléguer l’esthétique au rang d’une distraction hédoniste. (…)La culture, et l’esthétique en particulier, qui ne sert pas à tenter de rendre le monde où nous vivons moins inhumain ne sont que privilèges de nantis et obstacles à notre accomplissement commun. Il ne sert à rien de s’extasier devant telle ou telle offrande de la nature, ou en écoutant « L’offrande musicale » de Bach si cela ne change pas immédiatement notre façon concrète d’être au monde. (…)

Si l’on commence par prendre conscience du pourquoi on dit qu’une personne, une attitude, une situation ou une chose sont belles ou laides, au lieu de répéter comme un disque rayé le stupide adage qui renvoie le jugement esthétique dans le « no man’s land » du « à chacun son goût et ses couleurs », on fait un premier pas « politique » vers une compréhension capitale.

Cette compréhension demande du temps et un apprentissage. C’est une progressive libération d’invisibles entraves à notre humanisation. Je recommanderais volontiers, quant à moi, de commencer par un inventaire du laid. Le laid menace le beau. Le beau ne menace rien. Mais Il peut nous troubler, nous déstabiliser. (…)Si le laid menace le beau, résistons individuellement et collectivement contre lui. Cette résistance commence en nous-mêmes, mais elle peut rejoindre les autres et des actions communes dès lors que nous lui attribuons une valeur de transformation politique. Lutter contre la laideur et contre l’enlaidissement du monde sont des actes de justice sociale. C’est faire un pas décisif vers une décroissance harmonique. Je dis bien « harmonique » et non pas « harmonieuse ». Il n’y a d’harmonie que conflictuelle.


L’auteur : Jean-Claude Besson-Girard a écrit Decrescendo Cantabile, Petit manuel pour une décroissance harmonique (Éditions Parangon, 2005). Il dirige la revue Entropia.

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