Extrait de l’autobiographie de Marvin Hegen,

publiée en 2075 aux éditions Qu’ose toujours

 

…/… J’accordai sans réserve ma sympathie aux colibris de toutes les couleurs, pour ces personnes de bonne volonté qui tentaient de réduire leur empreinte écologique personnelle ou familiale. Cette modeste démarche était indéniablement très louable. Mais en complément, j’optai pour un militantisme plus politique. L’approche bottom-up était loin d’être dérisoire mais elle ne me semblait pas apte à gagner la course contre la montre que le capitalisme supervisait tel un arbitre partial qui invente les règles au gré de ses intérêts au cours du jeu. Il faut rappeler encore et encore, afin que personne ne l’oublie en ces temps apaisés [ndlr : l’auteur écrit en 2063], qu’il y a un demi-siècle, le mythe de la croissance gouvernait encore nos pulsions consommatrices comme un sale môme qui se croit tout puissant. Or, il fallait impérativement, massivement et rapidement décroître matériellement pour permettre à la biosphère de se régénérer à un rythme qu’on appelait « soutenable ». Comme son nom ne l’indique que pour ceux qui comprennent l’anglais, bottom-up caractérise une manière de résoudre les problèmes du bas vers le haut. Par opposition – mieux, par complémentarité – top-down caractérise une manière de résoudre les problèmes du haut vers le bas. Mais le haut en 2011 était encore dramatiquement corrompu. Et la grande majorité du peuple n’était pas prête à ouvrir les yeux sur ce constat que nous ne vivions pas en démocratie. Seule une minorité était vraiment lucide quant au fait que le pouvoir politique et les mass médias étaient assujettis aux lobbies financiers des multinationales.

 

J’entrai activement en résistance avec l’intention – folle et naïve, rirent mes détracteurs – de convaincre quelques grands de ce monde, quelques puissants, de mettre en cause leur névrose d’accumulation. Je poussai même l’ambition qu’ils veuillent en guérir. On a beaucoup ri de moi. Je n’étais pas très crédible en ce temps-là. D’abord, parce que j’avais un mal fou à ne pas considérer ces simples névrosés comme des « gros enculés de riches ». Leur humanité me semblait tellement difficile d’accès que j’oubliais trop souvent qu’ils étaient humains et englués dans leur problématique psychique, au même titre que les patients qui venaient me consulter. Et au même titre que moi qui trouvais bien compliqué d’améliorer mon pitoyable bilan carbone !

 

Maintenant que j’y repense, je crois bien que c’est à cette époque-là que la scélérate loi Accoyer fit de moi un délinquant faisant un usage illégal de la psychothérapie. Bien que dans l’esprit, il était utile de légiférer sur le statut des psys, le flou juridique qui régna au 20ème siècle fut un prétexte pour que des lobbies médicaux et pharmaceutiques s’emparent d’un marché à des fins mercantiles, au détriment du bien-être des patients. Ne souhaitant pas me justifier socialement et perdre mon énergie dans un combat futile, je décidai de ne plus être le psychothérapeute de mes patients. Pas à court d’idées transgressives, je devins pour mes impatients leur psycoachérapeute. Et l’affaire fut réglée sans que mon travail en fut affecté.

 

Mais je n’avais guère de gros capitalistes dans mon impatientèle. Par quel truchement allais-je pouvoir toucher l’âme des gros pollueurs, des grands traders, des chefs d’état, des spéculateurs précoces… ?

 

Oscar Schindler n’avait pas fait une psychothérapie avec Freud. D’autres juifs se chargèrent de sa névrose pro-nazi. Par quel miracle, Vincent Cheynet avait-t-il quitté une multinationale de la publicité et son confortable poste de directeur artistique pour créer le journal La Décroissance ?

J’entrepris de creuser la question afin de trouver la stratégie la mieux adaptée pour faire imploser le système de l’intérieur.

 

Me revint alors en mémoire l’armée des ombres et tous ces faits de résistance de la seconde guerre mondiale. Je pensai plus précisément aux résistants français. Il me parut plus clair alors que le combat pour la liberté ne s’était pas fait que dans le maquis. Il fallait des femmes et des hommes à Londres. Il en fallait aussi à Vichy ou mieux encore, à Berlin. Que dire du courage de ceux qui feignirent de collaborer avec l’ennemi ? Les espions sont parmi les plus utiles agents de renseignement. Les cachets officiels pour les faux-papiers des maquisards, les informations secrètes des mouvements de prisonniers, des stratégies militaires… Dans la gueule du loup, il faut des nerfs solides et un talent d’acteur pour être crédible et paraître complice d’un pouvoir abject. Que dire aussi de ces femmes courageuses en service commandé, qui ont su séduire des officiers allemands, faire don de l’intégrité d’un corps à une cause qui restaure l’intégrité d’un peuple. Que ces âmes sont belles et admirables !

 

Il n’y a pas que de serviles collabos fascistes qui ont dit « Veni, vidi, Vichy ! » Il y a aussi de malins stratèges, dont je me suis inspiré au début de ce siècle.

 

S’infiltrer dans les coulisses du pouvoir dans une presque démocratie au début du 21ème siècle, n’était pas un bien grand acte d’héroïsme. On pouvait y perdre son âme mais rarement la vie. Mais au contraire, mon âme s’est enrichie en côtoyant les collabos du capitalisme. J’ai découvert chez certains moins indécrottables que d’autres, une âme résistante qui avait supporté plus d’un demi-siècle d’éducation matérialiste, avant de se révéler à elle-même par un transcendant mouvement de conscience. La libération peut et doit venir de l’intérieur avant de s’incarner dans le monde.

 

Pour certains, le plus dur fut le coming out, cette bascule sociale qui les fit passer pour des traîtres à leur camp. Mais à nouvelles valeurs, nouveau réseau social. Ils ne connurent pas l’isolement. Ceux-là ont été des alliés précieux car ils possédaient un pouvoir moral, financier et politique qui pesa dans l’émergence d’une écologie politique.

 

Pour d’autres, à la fois plus ambitieux et plus humbles, le plus dur fut au contraire de garder secrète leur conversion. Ceux-là ont été des alliés précieux car ils devinrent des relais efficaces et subtils. Sans sortir du palais du pouvoir, en singeant les courtisans des maîtres du monde, astucieusement, ils firent pour d’autres ce que j’avais fait pour eux.

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