"Le président de la République a manifestement choisi la stratégie du "pourrissement" de la
grève. Il n'est pas le premier. (...) Comme en 1995, il entretient une
forme de surenchère avec les syndicats, puis les lycéens, puis la rue en
niant dans un premier temps la mobilisation, puis en déniant aux jeunes
le droit de s'exprimer sur les retraites.

Mais trois facteurs sont radicalement nouveaux et changent profondément la donne : l'ampleur de la crise économique qui rend virtuelle pour le plus grand nombre la capacité de travailler
suffisamment de trimestres pour bénéficier d'une retraite à taux plein ;
le creusement des inégalités illustré par des exemples plus que
symboliques (aux deux sens du terme) qui vont du bouclier fiscal aux
salaires pharaoniques, des profits bancaires aux insuffisances de
trésorerie qui étranglent les petites et moyennes entreprises, des
bénéfices des sociétés d'assurance et des cliniques privées aux
réductions de remboursements médicaux ; et, surtout, la dérive
institutionnelle
à laquelle nous assistons qui est la mère de tous les
maux.

Certes, la rue ne doit pas décider dans un système démocratique. Mais, que se passe-t-il en cas de blocage institutionnel ? Que se passe-t-il lorsque le Parlement est devenu véritablement une chambre d'enregistrement dans laquelle l'opposition en est à demander la
démission du président de l'Assemblée nationale ? Que se passe-t-il
lorsque la justice ne peut plus jouer son rôle comme dans l'affaire
Woerth où, malgré la demande du procureur général près la Cour de
cassation, un procureur de la République, dont les liens avec le pouvoir
sont établis, refuse de transmettre le dossier à un juge d'instruction
avec la bénédiction de la garde des sceaux ?

Que se passe-t-il lorsque les différents comités, commissions et conseils consultatifs chargés de veiller à un minimum de déontologie sont bafoués ? Que se passe-t-il quand celui-là même qui est chargé de porter le dossier des retraites est, à lui seul, le symbole du conflit
d'intérêts. La vérité est que les institutions de la République ne sont
plus que virtuelles
, y compris le gouvernement qui est condamné depuis
quatre mois et dans lequel chacun joue sa partition très personnelle en
fonction de ses aspirations et de ses craintes...

Dans ces conditions, il n'est pas surprenant que la question des retraites, qui soulève celle du travail, de la pénibilité, des inégalités hommes-femmes, de la solidarité et de la protection sociale, soit devenue le catalyseur d'un refus du "trop, c'est trop". Et il n'est
pas surprenant que ce mouvement très populaire (aux deux sens du terme)
serve aussi d'exutoire aux casseurs et à ceux qui rêvent du "grand
soir".

Tout cela, le président le sait et court délibérément le risque d'un embrasement. Sa stratégie serait-elle celle de l'article 16 ? Rappelons
que cette disposition permet au président de s'arroger tous les pouvoirs
lorsque les institutions de la République sont menacées d'une manière
grave et immédiate, et le fonctionnement des pouvoirs publics
constitutionnels interrompus.

Le blocage économique vers lequel nous nous dirigeons n'est-il pas un risque de justification d'une mesure de cette nature ? L'objectif n'est-il pas de faire monter le désordre jusqu'au moment où, sur la base de ce texte, le président pourra s'ériger en "rétablisseur de l'ordre
républicain" alors qu'il est l'instigateur du désordre, non pas en proposant une réforme des retraites, qui est indispensable, mais en la concevant, en la poursuivant dans un climat d'injustice insupportable et en refusant la négociation préalable indispensable avec le front
syndical.


Espérons qu'il n'en est rien et que le bon sens l'emportera. Les syndicats ne souhaitent pas l'embrasement et les Français acceptent une
juste réforme des retraites. L'alternative en matière de réforme, et
plus encore en matière de réforme essentielle, ne doit pas se faire
entre tension et immobilisme dans un but de posture politique pour la
présidentielle.
Elle doit naître d'un diagnostic et d'objectifs
partagés, qui le seront d'autant plus que les Français seront convaincus
du caractère indispensable et juste de la réforme proposée.

Halte au feu ! Si l'objectif est de renforcer notre économie et notre solidité, on ne l'atteindra pas en acceptant que notre pays soit mis à
feu et à sang
pour prouver que l'on ne cède sur rien. Il est encore
temps d'ouvrir enfin la négociation sociale au lieu de passer en force.
C'est la seule solution si l'objectif est de réformer notre pays.
"

Corinne Lepage, députée européenne et présidente de CAP 21
source:
http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/10/21/reforme-des-retraite...

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