Histoire de colibri, par Brigitte de Malau

Brigitte de Malau, artiste plasticienne, scénographe, cuisinière… est un colibri de longue date. À l’occasion du premier Forum « Transformons nos Territoires » à la Ferme du Buisson, elle a imaginé, avec les Grandes Tables, l’ensemble de la restauration et a contribué activement à l’organisation du marché Ecobio.

Elle nous raconte son histoire.

 

Propos recueillis par Anne-Sophie Sticker

 

Qui est Brigitte de Malau ?

Il mʼest advenu mille fois dʼavoir de la chance : dans ma famille, écouter et regarder, cʼétait la porte ouverte sur le monde. Je mʼemploie chaque jour à trouver une attitude dʼécoute et orienter mon regard sur un instant de beauté. A ce moment de mon existence, par un heureux hasard de rencontre amoureuse, je vis à Paris, mais jʼai plus souvent installé ma vie en province rurale : Bourgogne, Bretagne, et Comtat Venaissin, où jʼai élevé mes deux enfants, Ariel et Faustine. Les études, je les ai combinées à ma façon, entremêlant philosophie, histoire de lʼart, et technique du bâtiment, sans jamais oublier de glisser un roman ou un essai dans mon sac pour le lire dans un bus. Oui, le bus pour son "festina lente" qui me convient si bien : hâte-toi lentement !

Je suis devenue styliste conseil et architecte dʼintérieur lié aux lieux de travail, tout en menant en parallèle une démarche artistique personnelle liée à la nourriture. Jean-Marie Pelt, Cy Twombly, Gilles Clément, Rebecca Horn, Wolfgang Laib et Jean Ziegler me "guidaient" sur le courageux chemin de traverse, puis plus tard Pierre Rabhi.

 

Comment es-tu devenue Colibri ?

Un jour un évènement banal a déclenché mon engagement, que lʼon pourrait nommer «le regard du colibri posé sur une branche de cerisier» près de Vaison-la-Romaine (si lʼon écoute bien le chant du colibri il est plus proche de lʼalerte que de la mélodie). La maison que je louais à une fermière se situait sur un immense domaine planté de cerisiers et dʼabricotiers, qui avait été divisé en deux à la suite dʼun partage avec son jeune frère. Elle vivait avec son mari hors de lʼexploitation, mais entretenait son bien avec soin et récoltait de délicieux abricots ou de juteuses cerises. Son cadet, délaissant la ferme familiale que sa jeune femme trouvait archaïque, sʼendetta à vie pour faire construire une maison neuve en matériaux stupides, couleurs criardes, climatiseur, fausses poutres, fausses pierres etc. Une tempête ordinaire emporta le toit un soir dʼoctobre, et la pluie ruina leur chemin dallé. Ils ne se souvenaient pas du passage ancestral de lʼeau des collines à cet endroit depuis des lustres, refusant les conseils des "anciens" qui lʼavaient murmuré (en provençal). Les assurances payèrent et on remit les mêmes ingrédients après quelques mois de bâches plastiques qui sʼeffilochèrent alentour sans vergogne. Lʼexploitation dʼabricotiers connut le même traitement brutal : irrigation artificielle, plantation au cordeau, apport incessant dʼarrosages chimiques. La récolte précoce filait en camion tonitruant vers la grande distribution ou à la conserverie pour y baigner dans le jus sucré. Les abricots poussaient pré-calibrés avec un goût uniforme et une chair triste, cueillis quasi jaunes. Lʼautre moitié de lʼexploitation offrait des nectars aux bestioles de toutes sortes, sʼabreuvait des eaux de nuage et autorisaient des siestes parfumées à lʼombre de leurs branches non taillées. Les fruits dʼune belle couleur orangée étaient plus rares mais nous régalaient : la fermière parlait dʼannées abondantes ou dʼautres, moins. Elle râlait à peine car son orgueil se fixait sur le goût de ses récoltes qui se vendaient dans la région, cueillis à point.

 

Ma vieille voiture un jour se trouva malencontreusement garée le long du chemin qui jouxtait lʼautre partie, désherbée, raide et muette de tout vol de papillon, même intrépide. Le jeune fermier apparut, emballé dans une combinaison étanche, au volant dʼun engin bruyant qui propulsa des milliards de gouttes sur tous les simulacres dʼabricotiers et cerisiers de son territoire. Lorsque je déplaçai ma voiture je constatai quʼelle aussi avait été douchée. Le lendemain, la carrosserie était piquetée jusquʼau métal.

Depuis ce jour jʼai compris quʼon avait le choix entre deux mondes et deux approches, et ma révolte sʼenhardit. Colibri-témoin, cʼétait à moi de lui donner la parole et dʼy joindre les gestes immédiats.

Le mont Ventoux se peuplait de résidences-haciendas, décalquées de feuilletons américains, et les enfants en maternelle se nommaient Kevin et Samantha. Les vielles pierres et les maisons anciennes étaient vendues à prix dʼor à de richissimes étrangers. Le département obtint des fonds européens dʼaide. A quoi ? Le Comtat Venaissin se perdait de vue et le 4x4 régnait en despote. La plus jolie place de Vaison-la-Romaine* devenait parking et était envahi de sièges en plastique pour servir des boissons glacées aux passants, parcourant nu-tête le pays aux heures les plus chaudes...

 

La caravane du Tour de France mʼoffrit un exemple dʼapocalypse du gâchis à grand prix. Mon travail avait trouvé une nouvelle direction, évidente : aller vers le beau, le bon, le simple, le local, en créant des images et des histoires qui sʼingèrent. En anglais on dit «edible performance». Il y a quinze ans de cela.

Je dois dire que je choisis délibérément de célébrer mes valeurs ordinaires sans nostalgie et de préférer souligner ce qui va bien, qui pousse bien, ou qui se bonifie, en assumant mes paradoxes et contrariétés de nantie.

La scénographie et les banquets littéraires sur le principe éclairé de lʼarte povera, du détournement et de lʼallusif, me conviennent.

 

Lʼart a une cause : éclairer le monde de son intelligence sensible, lui rendre sa bienveillance et créer des alertes. Je construis mes "installations" le plus souvent avec des matériaux qui ont déjà une histoire, ils servent de supports à mes paraboles que je désire universelles. Mes voyages mʼenrichissent le regard sur place et le geste au retour. Le Bénin, la Californie, et lʼItalie mʼont donné courage et envie. Mais oui. Moi qui suis née à Neuilly-sur-Seine.

 

 

Brigitte de Malau

www.brigittedemalau.com

 

 

* Dix ans après mon séjour, un maire diligent dont je ne connais pas la couleur politique a rendu aux enfants, aux promeneurs, et à la lumière tranquille la place Monfort ! Une jolie cause gagnée et ma joie surprise.

Mes amis Laurence et Jean-Baptiste accrochent sur tous les murs de leur hôtel de vraies oeuvres dʼart, et les fouilles romaines se poursuivent à côté du marché où lʼon rencontre de plus en plus dʼétals bio tous les mardi.

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