"Qu'il pleuve à marée montante, ce n'est pas à proprement parler une pluie. C'est une poudre d'eau, une petite musique méditative, un hommage à l'ennui. Il y a de la bonté dans cette grâce avec laquelle elle effleure le visage, déplie les rides du front, le repose des pensées soucieuses. Elle tombe discrète, on ne l'entend pas, ne la voit pas, les vitres ne relèvent pas son empreinte, la terre l'absorbe sans dommage.

L'ennui est au contraire un poison de l'âme, celui des crachins interminables et des ciels bas - bas à tutoyer les clochers, les châteaux d'eau et les pylônes, à s'emmêler dans la cime des grands arbres. il ne faut pas se moquer des anciens Celtes qui redoutaient sa chute: les cieux métaphysiques s'inventent sous de hauts ciels d'azur. C'est une chape d'ardoise qui se couche lourdement sur la région, ménageant un mince réduit entre nuages et terre, obscur, saturé d'eau. Ce n'est pas une pluie mais une occupation minutieuse de l'espace, un lent rideau dense, obstiné, qu'un souffle suffit à faire pénétrer sous les abris où la poussière au sol a gardé sa couleur claire, ce crachin serré des mois noirs, novembre et décembre, qui imprègne le paysage entier et lamine au fond des coeurs le dernier carré d'espérance, cette impression que le monde s'achève doucement, s'enlise - mais, au lieu de l'explosion de feu finale annoncée par les religions du désert, on assiste à une vaste entreprise de dilution.

Pas ici de ces larges flaques des pluies d'orage qui se résorbent au premier soleil, ni de ces crues brutales qui contraignent à des évacuations en catastrophe, victimes secourues par des barques au premier étage de leurs maisons. le décor semble intact, la campagne est seulement plus verte, d'un vert de havresac, plus grise la ville, d'un gris plombé. l'esprit des marais a tout enveloppé. Les prairies , les pelouses sous leur verdoyance dissimulent des éponges. Les souliers qui s'y aventurent s'affublent d'énormes semelles de boue. il est risqué de rôder aux parages des fossés, des étangs - gare à la glissade -, de frôler un buisson - c'est la douche -, de s'appuyer contre un arbre - l'écorce est gluante. On joue à l'hercule en brisant de grosses branches abattues et pourries. les lourds caban de drap marine ne sèchent pas de la veille. Le pain est mou, les murs se gorgent d'humidité, des continents se forment sur les tapisseries et on se demande par où cette eau millimétrique a bien pu s'infiltrer...

(à suivre) JEAN ROUAUD "les champs d'honneurs" 1990 - ed. de Minuit

Vues : 104

Commenter

Vous devez être membre de Colibris pour ajouter des commentaires !

Rejoindre Colibris

© 2020   Créé par cyril colibris.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation