Nous sommes à notre époque entrés dans une société du risque. Les effets induits par les nouvelles techniques que les sociétés ont mis en place se retournent contre elles à plus long terme. Ces risques touchent toute la population mondiale en raison de leur caractère international. Par l’augmentation du nombre de risques, des incertitudes qui les accompagnent et de l’abaissement du seuil d’acceptabilité des risques de la population, les sociétés promettre de plus en plus de sécurité. Cependant l’augmentation de sécurité n’arrive pas à limiter l’expansion des risques et leur potentiel catastrophique, provoquant ainsi l’apparition de crises auxquelles les sociétés doivent faire face. Les crises sont donc constitutives des sociétés devenues de plus en plus vulnérables.

 

La formation des crises présuppose une confiance perdue de la population et résulte d’interactions entre de nombreux facteurs: une défaillance de grande ampleur, l’urgence face à des situations de haute gravité, la multiplication des intervenants, des problèmes critiques de communication, l’insuffisance des connaissances lors de l’émergence d’un signal, une forte sensibilité des populations à un risque, la controverse d’experts, la faible réactivité des pouvoirs publics, les procédures d’instruction et de décision lourdes, complexes et mal adaptées, les responsabilités diluées ou mal identifiées, l’absence de préparation de la société, le décalage de perception du risque, la difficile représentation concrète des risques, la connaissance partielle des mécanismes, la non-représentation des intérêts des parties prenantes. Ces facteurs sont le reflet de l’impuissance des sociétés à faire face aux nouveaux risques, qui préfèrent nier les risques faute d’avoir une stratégie de protection et de prévention efficace.

 

L’apparition d’une crise déstabilise la société en entraînant la peur de la population et la perte de confiance en ces institutions, qui tentent de réagir par la recherche des responsabilités en s’appuyant sur des preuves. Mais la notion de preuves scientifiques est relative car les théories scientifiques sont provisoires. Le nombre élevé d’acteurs, d’incertitudes et de flous dans les responsabilités, rend difficile l’exercice de recherche des responsabilités avec un système juridique impuissant de rendre compte des faits, créant ainsi le mécontentement de la population.

 

L’inconnu, le potentiel catastrophique et l’incertitude des risques déstabilisent les sociétés guidées par la peur. Une solidarité dans la peur émergent alors, entraînant la formation de nouvelles forces politiques. Le sociologue allemand Ulrich Beck, dans son livre « la société du risque », suggère que les enjeux de la répartition des risques prendront la place qu’à occupée la répartition du capital aux XIXe et XXe siècles et que les prochains grands conflits reposeront sur des antagonismes entre différentes cultures du risque.

 

Au cours du XXe siècle, les actions de santé publique pour faire face aux risques et éviter les crises, sont essentiellement de la prévention. Ces actions trouvent des solutions à des risques connus de longue date ou émergents progressivement.  Aujourd’hui, les actions de prévention répondent de moins en moins aux enjeux de santé publique, car l’incertitude de nouveaux risques est de plus en plus grande et que la population a de plus en plus d’inquiétude et de doutes à l’encontre des risques non encore survenus. Il s’agit donc de trouver de nouveaux modes d’intervention pour faire face au développent des nouveaux risques.  Le livre « Agir face aux risques sanitaires », de William Dab et Danielle Salomon tente d’apporter des solutions pour développer la santé publique du XXIème siècle. Ces réflexions de santé publique mettent en avant les principes d’anticipation qui motivent l’action et de démocratie sanitaire.

 

Voici la liste des critères qui permettraient de répondre aux enjeux de la société du risque :

-          Déterminer et assumer le niveau de risque acceptable pour la population ;

-          Choisir ce qui relève d’une gestion collective et du libre choix face aux risques ;

-          Veiller à l’information de la population et organiser l’expression de ces choix ;

-          Déterminer les priorités pour répartir les moyens consacrer à la santé publique ;

-          Écrire clairement les motifs des décisions lors des arbitrages ;

-          Coconstructruire des actions avec les parties prenantes;

-          Réaffirmer la place centrale de la santé dans les prises de décision ;

-          Mettre en place une définition progressive de la logique collective ;

-          Instituer des débats démocratiques lors du processus de décision pour asseoir une confiance et une légitimité ;

-          Rendre les services des pouvoirs publics proactifs ;

-          Situer les risques dans les enjeux globaux ;

-          Avoir une implication forte des pouvoirs publics ;

-          Définir collectivement ce qui constitue un risque sanitaire ;

-          Émettre des consignes de sécurité face aux risques efficaces et applicables facilement;

-          Répartir également les risques sur la population;

-          Intégrer toutes les parties prenantes dans la chaîne de décision ;

-          Évaluer les politiques publiques ;

-          Mettre en place des actions collectives et multidisciplinaires ;

-          Intégrer les préoccupations, les peurs et les inquiétudes de la population, avec des actions dépassant le simple cadre réglementaire ;

-          Intégrer dans la mise en place des projets et les processus de décisions la question des risques sanitaires ;

-          Définir les résultats recherchés ;

-          Créer des réseaux de terrain de professionnels de santé publique ;

-          Être au contact des préoccupations de la population ;

-          Suivre l’application des décisions publiques;

-          Organiser la production de données pertinentes ;

-          Mettre en place une cartographie des risques ;

-          Appliquer le principe de précaution pour développer les recherches scientifiques ;

-          Organiser une expertise garante de l’impartialité du processus d’évaluation ;

-          Séparer le pouvoir de développement d’une activité industrielle  avec le pouvoir d’expertise dans le domaine public ;

-          Clarifier les relations entre les administrations de tutelles et les agences de sécurité sanitaire, afin d’organiser les rapports entre l’expertise et la décision ;

-          Avoir une stratégie globale pour intégrer les processus transversaux et coordonner les agences entre elles ;

-          Prendre en compte autant les déterminants scientifiques que les déterminants sociaux ;

-          Mettre en place des réflexions sur la formulation des questions pertinentes pour le cadrage du problème.

 

Il est nécessaire que les actions de santé publique comprennent le processus de développement du risque en tenant compte de la nature intrinsèque du risque et du vécu de ceux qui le subissent. La science ne doit pas avoir le monopole de la rationalité. Par ailleurs, un comité composé des parties prenantes, doit contrôler le processus de l’expertise qui fait la synthèse de tous les points de vue, même les plus marginaux, et évite les conflits d’intérêts des acteurs entre eux. De même, le processus de la gestion des risques doit être contrôlé pour qu’il soit proactif, ouvert, démocratique, participatif et intégrateur. Les résultats recherchés des interventions doivent être clairement définies et les décisions prises doivent être suivies pour qu’elles soient bien appliquées. Les résultats seront par la suite évalués pour avoir un retour d’expérience. Enfin, les responsables de santé publique doivent être protégés de toutes influences pour qu’ils puissent prendre les positions les plus neutres et objectives possibles.

 

Bien que les actions de santé publique soient efficaces, elles n’arrivent cependant pas à occuper une place centrale dans les politiques publiques et font face à des nombreuses oppositions. En effet, ces actions pour qu’elles puissent être acceptées et mises en place, sont sous influence de plusieurs facteurs : le partage de la perception du risque, l’existence d’un risque crédible et concret, l’expérience de crises précédentes, l’intérêt d’individus influents, l’activation d’un moteur économique. En plus de ces facteurs, elles restent l’objet de controverses car elles semblent représenter pour un certain nombre d’acteur, une dépense démesurée par rapport à l’amélioration apportée, alors même que le coût de la santé publique est très inférieur aux coûts induits par une catastrophe sanitaire. Enfin, il est reproché à la santé publique d’être précautionneuse avec l’application du principe de précaution. En effet, celui-ci est vécu comme un principe qui fait obstacle au progrès, alors qu’il s’agit plutôt d’une remise en question de la science par la science. Cette autocritique n’est pas faite pour déconstruire les avancées techniques mais pour les pousser à s’améliorer davantage en produisant plus de connaissances sur les risques.

 

Le principe de précaution trouve dans le scepticisme de la population une caisse de résonance. Cette perte de confiance dans le système scientifico-politique n’est pas à chercher dans l’irrationalité supposée de la population mais plutôt dans l’impuissance de la rationalité scientifique à répondre à l’expansion des menaces et des risques. Les résistances de la population expriment en réalité une remise en cause des fondements de la modernisation et du progrès technique tel qu’on les connaît aujourd’hui. En effet, les scientifiques ont une perception erronée de la manière dont veut vivre la population, ils se trompent sur ce qu’elle juge acceptable et ce qu’elle juge inacceptable. Traiter les personnes d’irrationnelle est une erreur inverse: c’est mettre sa conception de la vie et de la société en dehors du débat démocratique et placer ses convictions sur le trône de la rationalité scientifique, au dessus de celles des autres.

 

Face à son incapacité actuelle à répondre aux enjeux sanitaires, le système scientifico-politique n’a pas d’autre choix que de se muer en protecteur et légitimateur de l’expansion des risques. Et c’est justement dans ce contexte de légitimation et de déni des pouvoirs publics avec l’absence de perception des risques, alors même que la société produit des risques, que se créent les revendications d’une opinion publique objective. Ces contestations sont donc le produit d’une situation de risques globaux sans rationalité scientifique et sans rationalité sociale. Une nouvelle manière de réagir face aux risques, par la recherche de solutions entre ceux qui y sont exposés et ceux qui en profitent, entre ceux qui les définissent et ceux qui les subissent, devra être développée pour tenter de résoudre les nombreux conflits sociaux.

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