Quelles gauches sont porteuses d’un rêve de croissance ?

Bonjour les colibris,

Qui a envie de parler politique ? Je vous soumets un article, certes plutôt polémique. Une question délicate sur laquelle j'aimerais partager avec qui le souhaite.

A+

Hervé

Quelles gauches sont porteuses d’un rêve de croissance ?

 

Il y a un évident rêve de croissance de droite dénoncé par la gauche. Intéressons-nous au rêve de croissance de gauche qui lui, n’est guère pointé du doigt. Y a-t-il matière à pointer ce doigt accusateur ? Discutons-en ! D’une voix peu audible, certains ont déjà entrepris cette critique. Sur l’arc-en-ciel politique, de l’infrarouge à l’ultraviolet, la tendance veut qu’à presque chaque couleur du spectre, on blâme toutes les couleurs plus à droite que soi en leur reprochant de se laisser séduire par les sirènes du capitalisme. Tout naturellement, les centristes accusent la droite d’être trop à droite. De même, le PS sermonne le MODEM pour son relatif mépris du social. Les communistes critiquent évidemment l’hypocrisie néolibérale du parti socialiste. Alors, et cætera ou pas ? Jusqu’où va le relativisme politique ? La gauche la plus radicale est-elle aussi porteuse d’un rêve de croissance ? Je prends la plume aujourd’hui pour l’affirmer et pour m’en plaindre.

 

Aucun parti politique à ce jour ne se présente explicitement comme « décroissant ». On est tenté de penser que les rares qui y pensent, y voient là une grave erreur de communication, voire un suicide électoral. Pour ma part, je m’oppose au dogme de la croissance pour des raisons pragmatiques et humanistes. La principale est écologique.

 

A la limite, si les ressources de notre planète nourricière étaient illimitées, que m’importeraient que les riches se gavent, baignant dans leur délire d’accumulation qui leur donne du plaisir mais ne les rend pas heureux ? Quel problème cela poserait si, comme le prétendent les partis de droite, tout le monde se hissait effectivement sur l’échelle sociale jusqu’à ce que chacun parvienne à satisfaire tous ses appétits de consommation ? Quand la mer monte, tous les bateaux s’élèvent, affirment-ils comme une poétique promesse électorale. Devons-nous être rassurés à l’idée que la mer monte ? Les Maldives ne sont pas des bateaux mais des îles parmi toutes celles qui seront bientôt balayées par la vague bleue, inondées par les conséquences climatiques de l’exploitation outrancière de la Nature et de l’Homme. Sur l’ensemble du globe, le Haut commissariat de l'ONU pour les réfugiés estime à  250 millions le nombre de réfugiés climatiques d’ici 2050.

 

Faisons quand même l’effort d’imaginer l’opulence si la totalité des humains pouvaient en jouir, grâce à des ressources naturelles illimitées. Il y aurait bien à redire à ce modèle de société matériellement gavée par un pouvoir d’achat suffisant pour tous. Mais je me garderai aujourd’hui du luxe qui consisterait à critiquer un monde qui se serait organisé pour nourrir, vêtir, loger l’ensemble de sa population. Je ne perdrai pas de temps à cela car cette utopie boulimique n’existera jamais pour une raison principale, objective et indiscutable : la Terre qui nous porte est un univers fini, limité en ressources. Pour se renouveler, ces ressources répondent à des lois naturelles qui doivent impérativement être respectées afin que lesdites ressources ne soient pas épuisées durablement ou définitivement.

 

Je n’entends guère l’extrême gauche (partis et syndicats) parler d’écologie. Ou alors, du bout des lèvres en glanant un argument vite relégué au second plan par un argument social. En politique, hiérarchiser l’économique, le social et l’écologique se fait principalement sur des bases idéologiques. La droite met l’économie au centre de tout et consent à mettre par petites touches des taches de vert et de rouge s’il reste de la place (assez d’argent quand les caisses sont pleines ; elles ne le sont pas depuis bien longtemps). La gauche prétend préférer mettre l’économie au service du bien-être social. Bien-être de qui ? Des pauvres pour l’extrême gauche ? De la classe moyenne pour les socialistes ? Les concepts de richesse et de pauvreté sont flous et relatifs. On trouve toujours plus pauvre et plus riche que soi. Les bases de calcul du seuil de pauvreté sont démesurément différentes pour les pays riches et les pays pauvres. Pourquoi ce seuil est-il environ 40 fois plus élevé en France qu’en Somalie ? Le coût de la vie n’explique pas tout. Ces seuils (1 dollar par jour ou bien 40 dollars) indiquent-ils ce qui est moralement tolérable ici ou là-bas ?

 

Le concept de justice sociale ne passe-t-il pas les frontières de la France ? La solidarité internationale reste confinée dans le tiroir étroit de la charité qui endort nos consciences. Pourquoi les discours politiques sont-ils tant ethnocentrés ? Certainement parce que les pauvres du bout du monde n’ont pas de bulletin de vote chez nous. Où est la solidarité internationale jusqu’au sein des syndicats de gauche français ? Et quelle personnalité politique aura le courage de dire : « Je ne souhaite pas que les Français soient plus riches que les Togolais, les Péruviens ou les Grecs. Je veux que tous les humains découvrent la richesse et la joie hors de l’outrance, dans le respect de l’environnement, de soi et des autres » ?

 

Pourtant, la croissance mesurée par le PIB est espérée par la classe politique car aveuglément réclamée par les peuples bernés des pays riches et des pays pauvres qui copient le modèle dominant et revendiquent de poursuivre l’œuvre dévastatrice issue de la contamination de nos esprits. Sommes-nous prêts à considérer que vouloir la croissance de cette croissance, creuse la tombe des très pauvres d’aujourd’hui, de la classe moyenne de demain, et de toutes les classes sociales des générations à venir. Penser franco-français aux élections présidentielles est une complicité de crime contre l’humanité.

 

Doit-on rappeler que les Français consomment 3 planètes ? Oui, vraisemblablement. Faut-il expliquer ce que cela signifie ? Hélas oui, encore et encore. Ainsi, je précise que pour que l’ensemble des humains puisse consommer comme nous le faisons ici, il faudrait pouvoir disposer des ressources naturelles de 3 Terres[1]. Vous savez comme moi que nous n’en avons qu’une. Augmenter la croissance en France signifie augmenter notre empreinte écologique. Voulons-nous concurrencer les Américains qui consomment les ressources de 6 planètes ? Est-ce cela le rêve américain ? Les plus cyniques se réjouiront de savoir que parmi les pays les plus pauvres, certains ne consomment que 0,1 ou 0,2 planète. On partage…

 

L’enjeu majeur pourrait se résumer à un partage plus équitable des ressources si globalement, nous ne pillions pas ces ressources au-delà de ses limites de résilience. Or, à l’échelle planétaire, nos productions actuelles de biens de consommation équivalent 1,3 planète. Une virgule trois ! Bien que ce chiffre puisse sembler surréaliste, il est fidèle à une réalité gravissime. Et je veux bien encore être moqué par les autruches qui m’accuseront de catastrophisme. La dette écologique est une catastrophe sans précédent et elle est presque totalement due à l’activité humaine (causes anthropiques). L’activité agricole et industrielle de notre espèce est responsable de la ruine environnementale, n’en déplaise aux négationnistes qui surévaluent de réelles (mais secondaires) causes non anthropiques.

 

Même un joueur de poker avide de profit peut comprendre qu’il faut laisser à notre Terre le temps de « se refaire » (même dans le dessein pervers de la surexploiter à nouveau ultérieurement). Pour permettre à la biosphère de reprendre des couleurs, il faut impérativement diminuer considérablement la pression de l’économie sur l’écologie. Mais le capitalisme dans ces fondements répond à une exigence d'accumulation illimitée des capitaux. Les ressources naturelles en étant la substance de base, l’économie capitaliste veut impérativement assujettir l’écologie aux contraintes économiques. « Démerdez-vous ; il faut que ça rentre dedans ! » Comme un pied trop grand dans une chaussure trop petite, le dogme de la croissance n’a de cesse d’orienter la technologie vers l’asservissement de la nature dans une perspective de profits maximaux pour une minorité.

 

Quand la chaussure est trop petite, on ne coupe pas le pied. Voilà pourquoi, pour une raison de bon sens et de survie, je mets en tête du tiercé gagnant l’écologie. Pour des raisons idéologiques, je place la justice sociale devant l’économie mais mon propos n’est pas de justifier cela aujourd’hui.

 

Nous avons deux problèmes majeurs. Nous avons un problème (social) de répartition des richesses. Et nous avons un problème (écologique) d’épuisement des richesses. Moins il y aura à se répartir et plus le partage risque de se faire dans des conflits violents. Pour l’instant, la violence est surtout structurelle et politique. Elle s’exprime au sein d’États plutôt démocratiques. Mais déjà en leur sein, chacun tire la couverture à soi. Et j’en viens enfin au sujet qui pourrait me fâcher avec certains de mes amis politiques qui ne le resteront que si nous parvenons à nous écouter et nous respecter malgré nos éventuels différends. Je leur tends la main.

 

Je veux parler de la défense des acquis sociaux dont certains me semblent légitimes et d’autres pas. Certains droits sociaux acquis dans les pays riches ont creusé une forte inégalité sociale entre le Nord et le Sud. Quand ces acquis sociaux permettent d’avoir un pouvoir d’achat qui rend possible de consommer (donc produire, détruire, polluer) davantage que l’équivalent d’1 planète, peut-on honnêtement revendiquer ces droits au nom de la justice sociale ? Est-il juste d’accroître le pouvoir d’achat d’une personne qui consomme 2, 3 planètes ou plus ? Mais quelqu’un connaît-il aujourd’hui le nombre de planète(s) que consomme par exemple, un Français qui gagne le SMIC ? Pour ma part, je l’ignore. A ma connaissance, aucun statisticien ne s’est soucié de faire ce calcul audacieux. Si je suis mal informé, je serais reconnaissant à celui ou celle qui veut bien nous aider à satisfaire cette curiosité. J’avance cependant l’hypothèse intuitive qu’en moyenne, de nombreux smicards ont un pouvoir d’achat suffisant pour consommer trop et mal, au point de dépasser largement le seuil trop abstrait de 1 planète.

 

Je ne doute pas que si cette hypothèse est juste, elle sera exploitée à de viles fins politiques par la droite qui tentera de justifier un nouvel appauvrissement unilatéral des pauvres. Mon propos n’est évidemment pas de justifier l’opportunisme malsain qui par des mesures dites d’austérité ou de rigueur, trouve une justification dans l’augmentation des inégalités. Mais les semi-pauvres ou les pseudo-pauvres qui consomment trop dans les pays riches, font payer un lourd tribut aux plus pauvres qu’eux. Je pense aussi que quelques millions de personnes qui revendiquent l’augmentation de leur pouvoir d’achat, achètent beaucoup trop et consomment mal. Il ne s’agit pas de juger ou stigmatiser ces mauvais consommateurs que nous sommes. L’enjeu est de se libérer d’un système de pensée qui aliène les comportements des riches mais aussi des pauvres. Le modèle d’hyperconsommation attise la convoitise matérialiste chez tous, quelle que soit notre classe sociale. Demandez à un pauvre s’il a envie d’être riche ! Les esprits les plus pollués par la pensée capitaliste sont probablement logés dans des cerveaux de milliardaires. Mais toute proportion gardée, les plus pauvres ont la même névrose ; ils rêvent aussi d’avoir une très grosse part du gâteau.

 

Il faut décoloniser nos imaginaires, nous dit Serge Latouche. Nous devons nous libérer des conditionnements matérialistes, revisiter nos besoins et nos idées sur le bonheur. Malgré ses laides connotations qui flirtent avec la récession subie, la décroissance choisie n’est pas un renoncement triste ou austère. Pierre Rabhi la nomme « sobriété heureuse ». Mais qui peut faire le choix de la décroissance ? Certainement pas les plus pauvres. N’attendons pas non plus que les plus riches soient les premiers à guérir de leurs névroses car ils sont les plus gravement atteints ! Il y a certes, une logique évidente à ce que les plus riches décroissent d’abord et beaucoup. Mais cette logique issue en partie de la lutte des classes, en occulte d’autres, plus importantes. Il y a une logique d’urgence écologique et de solidarité internationale. Ajoutons une logique qui ferait toute la noblesse d’un peuple si chacun s’interrogeait sur ses besoins véritables et ceux de sa famille, si chacun décidait d’acheter en conscience du coût écologique, social et économique de ce que nous voulons consommer.

 

Par ailleurs, consommer moins appauvrira matériellement les riches, réduisant ainsi leurs nuisances écologiques et sociales. Ne négligeons pas notre pouvoir de non-achat !

 



[1] Sources « Rapport planète vivante 2010 » publié par le WWF

Vues : 110

Commenter

Vous devez être membre de Colibris pour ajouter des commentaires !

Rejoindre Colibris

Commentaire de EVIE MARIE le 7 février 2012 à 16:15
cher hervé;
crois tu que " la droite gauche" c est dépassé?
surtout et justement en la dynamique mouvance colibri qui crée et propose le souffle d une nouvelle alternative! le débat est ouvert...
Commentaire de Estelle Mei Aubert le 29 janvier 2012 à 12:04
hello Hervé,
je ne suis pas douée en politique, mais peut-être que tu trouveras des pistes de réflexions par là:
http://www.dailymotion.com/video/xiyzhh_etienne-chouard-conference-...

perso je pense que c'est l'engagement de chacun, à la mesure de sa conscience, notre responsabilisation personnelle qui pourra influencer les politiques. qu'ils soient de droite ou de gauche, au milieu ou bien au contraire.
j'espère que tu trouveras des pistes qui t'intéressent sur le site internet de ce monsieur.
bonne suite

Activité la plus récente

Billets de JF@
Il y a 1 heure
Photos publiées par Vincent DULIEU
Il y a 7 heures
AntoineH s'est joint au groupe de Isabelle Leduc
Miniature

Montréal, Québec

Le groupe Montréal, Québec se veut un autre endroit pour alimenter le réseau Colibris. Une première…Plus
Il y a 8 heures
ColibrisNath a commenté le groupe Femmes d'ici et d'ailleurs de ColibrisNath.
"Parce que lutter contre le sexisme, c’est défendre les droits fondamentaux des femmes,…"
Il y a 11 heures

© 2020   Créé par cyril colibris.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation