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Pierre Rabhi : « Je préconise la sobriété heureuse »


Depuis plus de quarante ans, Pierre Rabhi consacre sa vie à alerter l’opinion publique sur la tragédie alimentaire mondiale qui se profile. Originaire d’Algérie et installé depuis 1960 en Ardèche où il a opéré un retour à la terre, Pierre Rabhi est un pionnier de l’agro-écologie en France. Ses idées et ses valeurs sont le reflet d’une vie qu’il a voulu simple, en harmonie avec la nature, loin du tumulte d’une société de consommation guidée par une économie de marché qui nous mènera, selon lui, sans une rapide insurrection des consciences, à notre perte…


Comment est né votre intérêt pour l’écologie ?

Dans les années 50, ma femme et moi avions la volonté de fonder une famille, mais de la fonder en assurant son destin. Nous avons donc fait un retour à la terre, bien que je n’aie aucune qualification en agriculture. Il a fallu que j’acquière ces connaissances. Nous étions en plein dans la crise de l’agriculture moderne, c’est donc là que j’ai pu observer qu’elle était terrifiante : usage massif d’engrais, de produits de synthèse, mécanisation de plus en plus en violente, tout cela pour produire, mais produire en détruisant. C’est le défaut de l’agriculture moderne, elle produit beaucoup mais elle produit mal. J’ai compris qu’il y a avait une problématique du rapport de l’être humain avec la terre et la nature. C’est de là qu’est née petit à petit en moi, une nouvelle protestation qui m’a amené à essayer de réfléchir : savoir si on était condamné à cette agronomie destructrice ou bien s’il existait d’autres solutions. Et c’est comme ça que j’ai découvert que ces questions là, des gens plus compétents se l’étaient posée, et qu’il existait des solutions qui associent la nécessité de produire avec celle de respecter les milieux naturels, ayant des effets positifs collatéraux. C’est donc par l’agriculture que je suis devenu écologiste.


Le mode de production agro-écologique pourrait-il nourrir la planète ?

C’est une question qui n’a pas de sens. L’agriculture moderne a eu les coudées franches pendant des décennies, elle a été préconisée comme étant la solution au problème de la famine. Et, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est qu’elle na pas résolu les problèmes de famine, mais qu’elle les a aggravés par une surproduction qui a anéanti l’autonomie des populations locales. J’affirme avoir préconisé l’agriculture écologique dans les pays du tiers monde et les paysans ont déclaré que cela leur convenait, elle leur permettait de nourrir sans se ruiner avec des intrants, des pesticides… L’agriculture écologique est la mieux adaptée à la résolution des problèmes alimentaires.

Quelle serait selon vous un mode de consommation alimentaire durable et équilibré ?

Pendant des millénaires, les êtres humains, et c’est ce que l’on a appelé la révolution néolithique, ont pratiqué l’agriculture et ont vécu de l’agriculture. Ils sont rentrés dans une forme de durabilité. Ils n’ont pas attendu le XIXème siècle pour résoudre ce problème millénaire, mais ils étaient dans le cadre d’une civilisation agraire, où les gens étaient proches de la source de leur survie. On n’était pas des salariés allant travailler, donner notre temps dans les entreprises et ensuite recevoir de l’argent pour acheter notre nourriture. Cet ordre là a modifié énormément notre comportement avec la terre qui nous nourrit, il nous en a éloigné et a provoqué une civilisation hors-sol, fondée sur la combustion énergétique. La révolution industrielle a tout désorganisé. Désormais, vous avez une masse de gens concentrés dans les villes qu’il faut nourrir, et sans qu’ils participent à la production de leur nourriture. Il y a un énorme déséquilibre entre les sociétés agraires où tout le monde était mobilisé pour produire et se nourrir, et un système où une minorité nourrit une majorité. Cela amène à des déséquilibres énormes. La nourriture est devenue insalubre, les produits toxiques mis dans la terre et les plantes se retrouvent dans notre corps. Nous voici donc confrontés à des maladies nouvelles. Nous sommes arrivés à une transgression majeure : n’avoir pas compris que la Terre est un organisme vivant et qu’il faut prendre soin de lui.


Quel devrait être notre mode de vie, pour qu’il soit plus durable et respectueux de la nature ?

Aujourd’hui, tout cela s’inscrit dans une logique globale, et l’agriculture est un des paramètres. La logique globale est aujourd’hui fondée sur une idéologie de la croissance économique indéfinie, donc on ne parle pas d’argent en tant que bien, mais on parle de finance. Si vous y associez la croissance économique indéfinie, c’est-à-dire que la planète Terre est un gisement de ressources qu’il faut transformer en dollars, et bien vous êtes rapidement au bord de l’épuisement, sans prise en compte des besoins réels et avec un énorme déséquilibre entre une minorité d’humains – à laquelle j’appartiens – qui affame 70 à 80% du reste de l’humanité. Il faut renoncer à ce précepte de la croissance économique, de l’argent, qu’il ne faut pas diaboliser parce que nous en avons besoin, mais qui est aujourd’hui utilisé dans un système qui rend les gens boulimiques, et qui peut causer beaucoup de tort. Donc l’agriculture, comme toutes les ressources humaines, doit s’inscrire dans un renoncement à ce modèle, pour un nouveau paradigme. Je travaille essentiellement pour ce nouveau paradigme, qui remet l’être humain et la nature au cœur de nos préoccupations, et qui ferait en sorte que cet être humain ne serait plus dominateur de la nature.


On parle aujourd’hui beaucoup de développement durable, qu’est ce que cela vous inspire ?

Ça me paraît être un bricolage, une digression au problème majeur qui est posé. Je ne vois pas ce que je peux y faire. Alors, bien sûr je vais fermer le robinet comme on nous le conseille, je vais faire du bricolage, mais pendant ce temps, ce sont des forêts entières qui disparaissent chaque jour, les ressources de la mer et de la terre qui s’épuisent… Et on va nous faire croire qu’avec du développement durable, c’est-à-dire quelques initiatives louables, on va changer les choses.
Non ! Parce qu’on est dans une politique globale qui traite d’écologie avec des Grenelles, c’est-à-dire comme un paramètre parmi d’autres, alors qu’il s’agit carrément de la vie elle-même ! Si la vie est détruite, je ne pense pas qu’il y ait aucune autre initiative qui puisse durer.
Ce n’est pas sérieux de considérer l’écologie comme quelque chose à laquelle il faut donner un petit ministère du développement durable, ça n’a pas de sens. L’écologie doit être transversale, tous les ministères doivent prendre en compte l’urgence absolue de sauvegarder la nature, mais pas pour la nature elle-même, car elle se remettra de l’humanité comme elle s’est remise de beaucoup d’espèces qui ont disparu, mais pour qu’elle puisse continuer à nous assumer. Car c’est là qu’est le grand problème. Donc le développement durable va occuper les gens pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’on se rende compte que ça ne mène nulle part.


Comment changer les mentalités ?

Commençons par éduquer nos enfants autrement. Commençons par leur apprendre la vie, à être des êtres modérés, sociaux, solidaires. Et de les désangoisser. Parce qu’on vit dans un monde où on leur dit : « si tu ne gagnes pas, tu es perdant ». C’est une tragédie ! C’est insensé de commencer à angoisser l’enfant dès son plus jeune âge et de le pousser à la compétition, à être soi-disant brillant. Le problème aujourd’hui, c’est de savoir si on peut construire un humanisme qui va permettre au genre humain de vivre dans une convivialité ou bien si on va continuer à préparer des petits soldats de l’économie, qui ne sont pas même en mesure de rentrer d’ailleurs dans cette économie.
Le rapport à la nature doit de plus en plus être pris en compte. La nature étant la seule capable de nous faire survivre, ce n’est certainement pas les entreprises qui nous sauveront. Certes, elles nous fournissent de l’argent et du travail, mais si la nature n’est pas préservée, nous n’existerons plus.
Si les gouvernants prenaient la résolution de dire que la priorité absolue est la sauvegarde de la nature pour notre propre sauvegarde, il y aurait un pas de franchi. Il suffirait de transférer 10 à 15% de ce qui est consacré aux armes de destruction, et les affecter à la construction et rendre hommage à la vie pour avancer. Il ne faut pas dire qu’on n’a pas de moyen. Mais pour cela, les politiques doivent évoluer. Il ne faut pas que ce soit des gens immatures qui soient à la tête des États.


Vous parlez souvent de sobriété heureuse, alors que la tendance actuelle est de prôner une consommation durable…

Il est évident qu’on ne peut pas avoir un système naturel planétaire limité sur lequel on applique un modèle artificiel fondé sur l’illimité.
Nous n’avons qu’une planète. Quand on a compris cela, il faut ajuster notre mode d’existence, pour éviter que l’on manque de ressources. Des économistes, comme le Roumain Nicholas Georgescu-Roege, ont d’ailleurs préconisé la décroissance soutenable, partant du principe que l’économie doit générer du bonheur. L’ayant appliqué, et étant convaincu que mon mode d’existence est pertinent, je l’ai préconisé, mais ça tombait comme un couperet un peu dur. Donc, et je prépare d’ailleurs un ouvrage sur ce sujet, je préconise la sobriété heureuse.
Mais il faut être intransigeant sur la nécessité que chaque être humain ait un toit sur sa tête, de l’eau potable, de quoi se nourrir et de quoi être soigné. Tant que nous n’arriverons pas à cela, cela voudra dire que nous sommes tous des capitalistes. Il faut organiser nos vies pour répondre à ces besoins et être dans une forme de modestie au regard des ressources de la planète. Si on parvient à cela, il y en a suffisamment sur terre pour des milliards et des milliards d’êtres humains. Le nécessaire est pondérable, c’est le superflu qui ne l’est pas et qui est la cause de la destruction de notre planète. En venir à la sobriété, c’est partir du principe que je réponds à mes besoins essentiels tout en ayant un rapport modéré à la vie et aux ressources, et c’est là que je fais du développement durable. C’est à partir de là que nous aurons une durabilité, parce qu’heureusement, nous avons une nature qui, si elle est soignée, se reproduit. La sobriété est un choix conscient, dans lequel, avec la modération, on trouve du bonheur. Du bonheur dans la modération et non pas dans le toujours plus, dans lequel je suis constamment insatisfait.


Êtes-vous plutôt optimise quand à notre avenir ?

Moi je ne suis ni optimiste ni pessimiste car, comme disait Georges Bernanos, l’optimiste, c’est l’imbécile heureux, et le pessimiste, c’est l’imbécile triste ! Je pense qu’il y a une loi des causalités que l’humanité a beaucoup transgressée et elle continue à le faire. On préconise les énergies renouvelables pendant qu’on continue à développer des programmes nucléaires, il y a une tolérance aux OGM alors que c’est une imposture, les abeilles disparaissent mais on ne fait rien… Il y a un principe de causalité, et si l’humanité ne devient pas intelligente, elle mourra. La nature, elle, perdurera.
Mais ce qui m’attriste, c’est que nous avons une planète magnifique, tout nous est donné pour être heureux et pourtant nous continuons à transgresser chaque jour. J’espère qu’il y aura un sursaut du genre humain, l’émergence d’une conscience collective enfin éclairée et que nous prendrons les bonnes décisions pour nous permettre de survivre. Et moi, je veux être cohérent, il n’y aura peut-être pas de résultat, c’est peut-être peine perdue… La contre partie à tout ça, ce n’est pas d’être un saint ou de recevoir des médailles, je veux simplement être cohérent avec moi-même, et ça me procure un énorme bonheur.


Propos recueillis par Marie Ernoult

source : http://www.toogezer.com/2009/04/03/pierre-rabhi-%C2%AB-je-preconise...

Avril 2009

AL1



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