« Manifeste pour la terre et l’humanisme » (Pierre Rabhi -p 57) … « Poétique de la rêverie » (Gaston Bachelard 1960 – 3ème)

« Dans nos songes vers l’enfance, dans les poèmes que nous voudrions tous écrire pour faire revivre nos rêveries premières, pour nous rendre les univers du bonheur, l’enfance apparaît, dans le style même de la psychologie des profondeurs, comme un véritable archétype, l’archétype du bonheur simple. C’est sûrement en nous une image, un centre d’images qui attirent les images heureuses et repoussent les expériences du malheur. Mais cette image, en son principe, n’est pas tout à fait nôtre ; elle a des racines plus profondes que nos simples souvenirs. Notre enfance témoigne de l’enfance de l’homme, de l’être touché par la gloire de vivre.

Dès lors les souvenirs personnels, clairs et souvent redits, n’expliqueront jamais complètement pourquoi les rêveries qui nous reportent vers notre enfance ont un tel attrait, une telle valeur d’âme. La raison de cette valeur qui résiste aux expériences de la vie, c’est que l’enfance reste en nous un principe de vie profonde, de vie toujours accordée aux possibilités de recommencements. (…)

Comme les archétypes du feu, de l’eau et de la lumière, l’enfance qui est une eau, qui est un feu, qui devient une lumière détermine un grand foisonnement des archétypes fondamentaux. Dans nos rêveries vers l’enfance, tous les archétypes qui lient l’homme au monde, qui donnent un accord poétique de l’homme et de l’univers, tous ces archétypes sont, en quelque manière, revivifiés.

Nous demandons à notre lecteur de ne pas rejeter sans examen cette notion d’accord poétique des archétypes. Nous voudrions pouvoir démontrer que la poésie est une force de synthèse pour l’existence humaine! Les archétypes sont, de notre point de vue, des réserves d’enthousiasme qui nous aident à croire au monde, à aimer le monde, à créer notre monde.(…) Chaque archétype est une ouverture au monde, une invitation au monde. De chaque ouverture s’élance une rêverie d’essor. (…)

A méditer sur l’enfant que nous fûmes, par delà toute histoire de famille, après avoir dépassé la zone des regrets, après avoir dispersé tous les mirages de la nostalgie, nous atteignons une enfance anonyme, pur foyer de vie, vie première, vie humaine première. Et cette vie est en nous – soulignons-le encore –reste en nous. Un songe nous y ramène. Le souvenir ne fait que rouvrir la porte du songe. L’archétype est là, immuable, immobile sous la mémoire, immobile sous les songes. Et quand on a fait revivre, par les songes, la puissance d’archétype de l’enfance, tous les grands archétypes des puissances paternelles, des puissances maternelles reprennent leur action. Le père est là, lui aussi, immobile. La mère est là, elle aussi, immobile. Tous deux échappent au temps. Tous deux vivent avec nous dans un autre temps. Et tout change : le feu de jadis est un autre feu que le feu d’aujourd’hui. Tout ce qui accueille l’enfance a une vertu d’origine. Et les archétypes resteront toujours des origines d’images puissantes. (…)

Avec une image qui n’est pas à nous, avec une image bien singulière parfois, nous sommes appelés à rêver en profondeur. Le poète a touché juste. Son émoi nous émeut, son enthousiasme nous soulève. (…)

Pour comprendre notre attachement au monde, il faut ajouter à chaque archétype une enfance, notre enfance. Nous ne pouvons pas aimer l’eau, aimer le feu, aimer l’arbre sans y mettre un amour, une amitié qui remonte à notre enfance. Nous les aimons d’enfance. Toutes ces beautés du monde, quand nous les aimons maintenant dans le chant des poètes, nous les aimons dans une enfance retrouvée, dans une enfance réanimée à partir de cette enfance qui est latente en chacun de nous. (…)

Car, c’est là le fait phénoménologique décisif : l’enfance, dans sa valeur d’archétype, est communicable. Une âme n’est jamais sourde à une valeur d’enfance.(…) Par la grâce du poète nous sommes devenus le pur et simple sujet du verbe s’émerveiller.

Enfants, on nous montre tant de choses que nous perdons le sens profond de voir. Voir et montrer sont phénoménologiquement en violente antithèse. Et comment les adultes nous montreraient-ils le monde qu’ils ont perdu !

Ils savent, ils croient qu’ils savent, ils disent qu’ils savent… Ils démontrent à l’enfant que la terre est ronde, qu ‘elle tourne autour du soleil. Pauvre enfant rêveur, que ne faut-il pas écouter ! Quelle délivrance pour ta rêverie quand tu quittes la classe pour remonter sur le coteau, sur ton coteau ! (…)

En nous, encore en nous, toujours en nous, l’enfance est un état d’âme."

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