Eloge de la banane.

« On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde. »

(Pierrre Desproges)

Modèle avec antenne et micro incorporés.


Une banane  vaut 10 000 portables !

"Une image vaut mille mots" aurait dit Confucius. Ce vieil adage était peut-être valable dans la Chine ancienne, mais pourrait-on en dire autant aujourd'hui ? Aujourd'hui où les technologies télévisuelles les plus variées vomissent un flot ininterrompu d'images pour illustrer tout et son contraire. Confronté à ce flot  d'images souvent glauques
, d'images souvent  truquées, manipulatrices, mensongères, futiles, frivoles, avilissantes ou dérisoires, on ne sait plus à quoi s'en tenir ! J'exagère ? Oui, un peu ! N'empêche que les temps changent, tout change à toute allure. Il faut s'y faire !

Les mots ont beau n'être que des étiquettes collées sur le monde, n'être qu'un pâle reflet des réalités qu'ils s'acharnent à décrire, ils ont au moins le mérite de nous contraindre à la réflexion pour les choisir ou les interpréter. De là à dire qu'un mot vaudrait mille images, ce serait sans doute un peu excessif. Quoique ?

Mais de nos jours où la supériorité évidente de la banane sur le téléphone portable n’est plus à démontrer, Confucius pourrait déclarer à coup sûr, dignement et sans déchoir, qu'une banane vaut 10 000 portables ! Confucius n'étant plus de ce monde, il faut bien que quelqu'un se dévoue pour ouvrir les yeux de nos malheureux contemporains. Je vais donc m'efforcer de célébrer ici les multiples vertus de la banane.

Procurez-vous une banane consentante et bien élevée, composez un numéro de votre choix en pianotant sur cette banane, appliquez-la contre votre oreille et savourez le silence qui s'ensuit. Simulez quelques appels téléphoniques complémentaires pour vous faire la main et acquérir de bons réflexes. Que constatez-vous ?

Tranquillité assurée. Finis les appels fastidieux, insipides et répétés qui vous dérangent, tuent la créativité et vous empêchent d’improviser vos appels fictifs avec toute la vigueur et l’humour qui vous caractérisent.

Exercice stimulant et gratifiant. Votre aptitude à parfaire le simulacre du véritable accro au téléphone portable va s’améliorer de jour en jour : agitation labiale forcenée, jeux de physionomie tous azimuts, etc., vos capacités mimétiques vont connaître un essor sans précédent.

Fonction caritative (modèle homologué par le Saint-Siège). Observez le faciès tristounet des badauds qui, manifestement, s’ennuient énormément quand le film de la rue laisse à désirer, quand il ne se passe rien, pas même un grain de sable dans l'engrenage de la vie urbaine,
pas même une altercation ou une arrestation un peu mouvementée. Même pas une animation concoctée par un amuseur public providentiel ! Observez maintenant le faciès des promeneurs lorsqu’ils vous surprennent, la banane collée à l’oreille, lors d’une de ces conversations simulées dont vous avez le secret : leur ravissement fait plaisir à voir ! Un large sourire embellit alors leurs traits, pourtant altérés par la morosité ambiante, ce qui témoigne du pouvoir euphorisant de vos simulacres sur autrui. Déambulez donc fréquemment, banane à l’oreille, par les rues et les places : c’est là pure charité chrétienne…

Exécution comestible. Une caractéristique très appréciable si vous êtes un jour en perdition. Outre ses fonctions téléphoniques, vous apprécierez ses vertus gustatives chaque fois que vous aurez besoin d’un petit en-cas. Une ultime conversation téléphonique et hop, vous mangez votre téléphone !

Fonctionnement silencieux, autonome et ininterrompu. Sans batterie à recharger, sans la moindre panne à redouter, sans jamais vous sentir tributaire d’un marchand aux dents longues et acérées.

Coût à l’achat dérisoire et suppression des frais d’utilisation. Quand la banane se raréfie sur les étals des commerçants, vous pouvez la remplacer par un concombre ou une courgette. En désespoir de cause, vous pourriez aussi vous procurer une banane imputrescible en plastique, style art déco…

Usage multiple. En tenant la banane par ses extrémités, à bout de bras, vous pouvez, par exemple, vous adonner à la photographie. Vous connaissez les mimiques, postures et contorsions favorites du photographe amateur ? Parfait ! C’est le moment où jamais de feindre le plus grand sérieux en  simulant ses agissements les plus acrobatiques. Et si vous surprenez un promeneur observant votre curieux manège avec le sourire, n'hésitez pas : poursuivez le simulacre en l'invitant à admirer la qualité de vos clichés sur l'écran fictif placé au verso de votre banane. Non content de parfaire vos talents mimétiques, vous ferez œuvre utile en réjouissant les badauds qui vous jugeront fou, se féliciteront d’être parfaitement raisonnables, sains de corps et d’esprit, sans l’ombre d’une anomalie neuronale ou d’un quelconque dérangement mental !

Moralité
? Le téléphone portable – certes utile en cas de véritable urgence  – n'échappe pas à la règle : comme tout progrès, il a sa contrepartie négative. Ce truc est devenu prothèse inamovible, hochet, jouet, doudou, fétiche, grigri, manie infantile et j'en passe... C'est le cordon ombilical qui renaît de ses cendres, le placebo par excellence !

Ce serait, dit-on, un instrument de libération. Vous avez bien dit libération ? Erreur ! Celui qui s'adonne à cette addiction est pris au piège. Pris au piège comme la mouche prisonnière de la toile tissée par l'araignée. Pris au piège comme mon voisin scotché devant les jeux débiles de sa télé. Pris au piège comme toutes les innocentes marionnettes manipulées par une société qui prône la consommation à outrance. Pris au piège  comme les adeptes de Fessebouc – ce réseau tentaculaire dit social – instrumentalisé et exploité par les professionnels de la publicité. Idem pour les bipèdes assujettis au téléphone portable où des publicitaires, tapis dans l'ombre des circuits électroniques, observent leurs faits et gestes pour les pousser à l'achat.

Vous êtes salarié ? Vous êtes connecté ? Misère de misère ! Votre employeur vous réduira bientôt en esclavage et vous harcèlera prochainement chez vous, au lit, à table, en vacances, la nuit, tout le temps, partout !

Mais qu'on se le dise : le pouvoir du téléphone portable n'existe qu'avec le consentement de ceux sur lesquels il s'exerce. Alors..."Soyez résolus de ne plus [vous en] servir, et vous voilà libres" aurait pu écrire La Boétie (le copain de Montaigne) dans son Discours de la servitude volontaire. Un ouvrage toujours d'actualité à lire et à méditer !

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Commentaire de Liliane le 8 février 2012 à 10:28

Je l'ai lu à ma soeur par téléphone ! En mangeant une banane !

SUPER !!!

ps : Ensuite, j'ai lu des documents sur  la servitude volontaire...et oui..

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