.......C'est toute la question de l'amour qui est posée là. Car ce qui caractérise l'amour, à la différence de la simple attraction, c'est la conscience qu'autrui est également un être conscient, radicalement singulier et tout aussi relié que moi-même. C'est pourquoi, dans les distinctions entre les différentes formes d'amour chez les Grecs, tout tourne autour du "décollage" de la porneia pour aller vers l'altérité, la pleine reconnaissance de l'autre dans l'eros, la philia (l'amitié), voire autour de la capacité à entrer avec autrui dans un rapport de don inconditionnel, ce sommet de la qualité relationnelle et de l'économie du don (sans attente de contre-don) que les Grecs nommaient l'agapé.

Ce bref rappel anthropologique a le mérite de souligner que le vivre-ensemble des êtres humains ne va pas de soi et que l'idéalisme,dans sa variante marxiste (selon laquelle la fin de l'exploitation économique prépare celle de la domination de l'Etat) ou dans sa variante libérale (selon laquelle la main invisible du marché transforme les motivations égoïstes d'individus calculateurs en vertus publiques) est inadéquat du fait de sa superficialité.Il en va de même de la croyance dans le couple discipline -culpabilisation de l'approche misanthrope: celle-ci en effet ne travaille que sur les motivations négatives de la peur et laisse de côté l'immense gisement de créativité lié à la curiosité et au plaisir, édifiant ainsi des sociétés dépressives.

Il y a donc à construire une véritable ingénierie sociale dans laquelle l'interaction entre les enjeux personnels et les enjeux sociétaux se joue dès la petite enfance, afin de permettre le travail de mutation du logiciel "égo-compétitif" vers le logiciel "alter-coopératif". C'est tout l'enjeu de ce que Jeremy Rifkin évoque sous le terme d'empathie, et dont il appelle à la pleine reconnaissance, c'est à dire cette capacité dont nous disposons mais que nous développons peu de comprendre ce que ressent autrui. dans cette perspective, l'autre cesse d'être un rival menaçant pour devenir un compagnon de route en humanité.

On comprend bien que former un  être humain à la compétition en lui laissant entendre que la vie est un combat où seuls les plus forts survivent et l'éduquer à la coopération en lui faisant découvrir qu'il peut-être à la fois pleinement singulier et pleinement relié sont deux options très différentes. Le prétendu réalisme veut nous faire croire que seule la première est possible. Curieusement pourtant, toutes les traditions de sagesse ou de spiritualité censées être au fondement des civilisations, de la compassion bouddhiste aux prophètes juifs ou au message chrétien en passant par l'agapé grec ou la miséricorde divine de l'islam, nous disent au contraire que l'humanité se perd quand elle tourne le dos à l'amour. Et la preuve en est administrée par ces traditions mêmes lorsque, instrumentant le divin pour cautionner leur logique de guerre ou de domination, elles sont emportées dans les guerres les plus meurtrières et les plus désespérantes qui soient, les guerres du sens. (voir plus haut dans l'ouvrage)

N'est-il alors pas temps de prôner le véritable réalisme, le réalisme anthropologique, celui qui prend au sérieux le meilleur des traditions de sagesse accompagnant la famille humaine sur la longue durée?

Patrick Viveret dans LA CAUSE HUMAINE aux éditions Les Liens qui Libèrent

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